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Full text of "Le fanal du Tiers-État, par l’auteur du Jugement du Champ de Mars"

LE FANAL 

D U 

TIERS-ÉTAT- 

Par l'Auteur du Jugement d0 
Champ de Mars. 



Apprends à t'eftimer, & connois ta grandeur. 
Epure au Peuple. THOMASi 






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in 2013 



http://archive.org/details/lefanaldutiersta 



NOTE 

ï)es Ouvragés qui regardent la difcuffwn préfente 
des droits du Tiers } contre les prérogatives & 
prétentions de la NobleJJe > du Clergé & de la. 
Robe j qui fe trouvent che\ les mêmes Libraires. 

Avis au Tiers-Etat, in-8°. i 1. 4 f. 

Obfervations fur le Préjugé de la NoblefTe hé- 
réditaire, in-8^. 1 1. 4 £ 

Converfation entre deux Evêques , par l'Auteur 
des Obfervations fur le Préjugé de la Noblejfe 
héréditaire > in- 8°. 1 1. 4 f. 

Lettres contre les Immunités eccléfiaftiques , en 
réponfe aux Remontrances du Clergé , de 1 776 
& de 1788, in-8 w . broché, 3 1. 

Lettre en réponfe au Mémoire des Princes, in-8°. 

.i. 4 f. 

Ultimatum d'un Citoyen du Tiers-Etat au Mé- 
moire des Princes, préfenté au Roi, in-8 *. 

1 1. 4 f. 

Avis aux Parifiens , in-8°. 12 f. 

Manière dont les Parifiens doivent s'afïembler &" 
faire connoître leur vœu, in-8°. 12 f. 

Jugement du Champ de Mars, rendu le Peuple 
alTemblé, les Laboureurs y féant , du 1 6 Dé- 
cembre 1788, in-8*. 1 1. 4 f. 



Plaintes , doléances , remontrances & vœu de N. 
Bourgeois de Paris , in-8°. i 1. 4 f. 

Le Fanal du Tiers-Etat , in-8°. 1 K 4 f . 

Difcours dans lequel on examine les deux quef- 
tions fuivantes : 1 Q Un Monarque a-t-il le droit 
de changer une conftitution évidemment vicieufe ? 
i°. Eft-il prudent à lui» & eft-ii de (on in- 
térêt de l'entreprendre ? fuivi de réflexions pra- 
tiques , par le Comte de Windifch-Graetz , in-8°. 

Principes pofitifs de Fénelon & de M. Necker fur 

l'Adminiftration , in-8°. 1 1. 4 f. 

Confidérations fur l'Ordre de Cincinnatus, par le 

Comte de Mirabeau, Londres, 1788, in- 8°. 

broché , • 4 1. 

Les Curés de Dauphiné , à leurs Confrères les 

Recteurs de Bretagne , in-8°. 18 f. 

Conftitution de l'Angleterre par Delolme ^ Paris » 

1788, édition plus correcte que la précédente » 

faite en pays étranger j 1 vol. in-8°. 6 1. rel. en 

un , ôc broché , 5 I- 

De l'Adminiftration Provinciale , & de la Réforme 

de l'Impôt, par M. le Trône, 1788, in-8°. 

2 vol. br. 1 1 1. 

Recherches fur la nature ôc les caufes de la Ri- 

chefle des Nations , trad. de l'Anglois de 
M. Smith, 1788. in-8?. 1 vol. br. 1© 1« 



LE FANAL 

D U 

TIERS-ÉTAT- 



Apprends à t'eftimer, & connois ta grandeur. 
Épure au Peuple. Thomas. 



JlLnfin le Peuple l'emporte : l'intrigue 
ôc l'artifice ont en vain fait jouer tous 
leurs refïbrts ; Louis XVI accorde au 
Tiers-Etat égalité de Députés avec ceux 
des deux autres Ordres. 

Heureufe la Nation gouvernée par 
un Monarque qui ne veut régner que 
par la juftice , qui repouiïe loin de lui 
cette foule de courtifans 6c de corrupteurs 
intérefles à tromper fa religion , qui 
ne donne fa confiance qu'à ces hommes 
rares, à ces caraclères qui font capables 
de lui dire la vérité ! Citoyens de toutes 

A 



1 

les claffès, que vocre reconnoifTance par- 
vienne jufqu'au pied du Trône ; envi- 
ronnez le Roi ; garantirez- le des pièges 
continuels qu'on lui tend; foutenez fon 
Miniftre laborieux dans fa pénible car- 
rière ; tombez aux genoux de ce Prince 
augufte , qui a été votre plus ferme appui , 
& le généreux interprète de vos fenti- 
mens : voilà votre premier devoir. 

Et lorfque vous l'aurez rempli , prenez 
la parole &c dites : ce n'eft pas afTez pour 
le Tiers-Etat d'avoir égalité de Députés ; 
il faut encore décider de quelle manière 
les voix fe compteront. 

Sera-ce par tête ; fera-ce par Ordre > 
C'eft-là la queftion. 

Je foutiens , moi , pour vous , que ce 
doit être par tête ; & voici comme je rai- 
fonne pour juftifïer mon opinion. 

Dans l'origine de la Monarchie , c'étoit 
toute la Nation qui formoit les AfTemblées 
du Champ de Mars ou de Mai ; c'étoit 
dans ces AfTemblées que le Monarque 
propofoitles Loix, 6c qu'on délibéroit fur 



3 
les affaires de l'Etat ; les réfolutions fe 
prenoient en quelque forte par acclama- 
tion ; & cette acclamation s'exprimoit , 
ou par le cliquetis des armes , ou par un 
murmure général qui étoient le flgne , ou 
de confentement ou de réprobation : 
toute la Nation étoit donc confultée , 5c 
rien ne pouvoit être arrêté qu'à la plura- 
lité des voix , puifque c'étoit la plura- 
lité des voix, ou le cliquetis des ar- 
mes , ce qui dans ce temps-là étoit la 
même chofe , qui produifoit l'acclama- 
tion. Vainement les Chefs des Francs 
auroient voulu s'y oppofer ; le vœu 
du plus grand nombre auroic toujours 
prévalu. 

Les. Etats-Généraux font l'image des 
AfTemblées du Champ de Mars ou de 
Mai , puifque toute la Nation Françoife 
eft cenfée concourir par l'organe de fes 
Députés. Ainfi , de même qu'aux AfTem- 
blées du Champ de Mars on de Mai , 
c'étoit la pluralité des voix, manifeftée par 
acclamation, qui avoit la prépondérance ; 

A z 



4 

de même aux Etats-Généraux, la majo^ 

rite des furTraçes doit faire taire la mino- 



rite. 



Quoique la manière actuelle d'opiner 
foit différente , on n'en doit pas moins 
fuivre ce qui fe pratiquoit autrefois. 

Tant que les Francs n'ont connu que le 
tumulte des armes, il étoit tout naturel 
que par le bruit de leurs armes ils expri- 
maient leurs fentimens ; mais à mefure 
que les hommes fe font civilifés , qu'ils 
font fortis de la barbarie &: de l'ignorance 
où ils étoient , le mode a du changer fans 
néanmoins changer la chofe. Au-lieu du 
cliquetis, on a fubftitué le raifonnement ; 
ôc alors l'avis des uns a entraîné celui des 
autres, fuivant le plus ou le moins de con- 
viction. 

Dans ce nouvel ordre, les voix fe font 
comptées par tête , & la pluralité a tou- 
jours été regardée comme faifant la déci- 
fion de l'Afïemblée. 

C'eft ainfi , par exemple , que, quoiqu'il 
y ait plufieurs Ordres dans l'Eglife^ coures 






1 

les fois qu'il s'effc tenu des Conciles Œcu- 
méniques , les voix fe font comptées par 
tête & non par Ordre. 

C'eft ainfi que dans les Tribunaux 
compofés de plufieurs Chambres , lorf- 
qu'elles font toutes réunies pour délibérer 
fur des affaires de leur compétence , les 
voix fe comptent par tête , ôc non par 
Chambre. 

C'efl ainfi enfin que dans des affemblées 
de créanciers, les voix fe comptent éga- 
lement par tête, & qu'on ne confidcre en 
aucune forte ni le rang ni la qualité des 
perfonnes. 

D'après cela , la folution de la quedion 
que je difcute ne peut plus faire la matière 
d'un problême ; les voix doivent fe comp- 
ter par tête &: non par Ordre. 

S'il en étoit autrement , fî les voix fe 
comptoient par Ordre, Fégalité accordée 
au Tiers-Etat deviendroît iilufoire ; car 
que lui ferviroit cette cgalké , puifque 
tous fes Députés ne formeraient qu'une 
voix, tandis que les Députés du Clergé 6c 

A 3 



de la Noblefle en formeroient deux : les 
deux premiers Ordres ne feroient-ils pas 
apurés d'avoir la majorité ? Compter les 
voix par Ordre, c'efb détruire l'égalité 
qu'on veut introduire ; c'eft être en con- 
tradiction avec foi-même. 

Je vais plus loin. Si les voix ne fe comp- 
to : «°nr pas par tête, la pluralité ne feroit 
plus obfervée, fous un certain rapport, 
puifque le Clergé & la Nobleiïe , qui ne 
compofent pas enfemble 400 mille âmes , 
.feroient la loi au Tiers-Etat , dont la po- 
pulation s'élève à 23 millions; ce qui 
feroit une violation manifefte du droit des 
gens , & u/ie atteinte dangereufe à la 
liberté des hommes. 

Le Gouvernement lui-même s'expofe- 
roit à des dangers. Dès-1'inftant que le 
vœu du Clergé & de la NoblefTe auroit la 
fupériorité, l'autorité royale n'auroit plus 
aucune influence fur les délibérations ; il 
faudroit qu'elle confacrât ce que les deux 
premiers Ordres auroient eftimé conve- 
nable , contre l'avis du Tiers-Etat ; au- 



7 
lieu qu'en comptant les voix par tête r &C 
le nombre des Députés étant le même de 
part &c d'autre, s'il fe trouve égalité de 
fuffrages , c'efr. le Monarque qui fait pen- 
cher la balance ; c'eft lui qui efl le maître 
des réfoltftions. 

Tout fe réunit contre le fyftême du 
Clergé 6c de la Noblefle. La queftion que 
je difcute doit donc être décidée en faveur 
du Tiers-Etat - y on ne doit pas même ba- 
lancer. 

Elle doit être décidée en faveur dis 
Tiers Etat , avant la convocation. Car 
fi on renvoyoit la décifion de cette 
queftion aux Etats - Généraux , ce feroit 
laifler fubfifter un germe de troubles 6c de 
divifions ; le Clergé , la Noblefle Se là Ma- 
giftrature, déjà prévenus contre le Ticrs«- 
Etat, dont ils craignent la préfence, ne 
manqueroient pas de faire valoir leurs 
vieilles prétentions , fruit de l'ufurpation ; 
le Tiers-Etat de fon côté , qui connoît fes 
droits, qui fait qu'ils font imprefcriptibles» 
fe retitetoit plutôt que de confentir à avoir 

A 4 



t 

deux voix contre la Tienne feule ; toutes 
les féances fe pafferoient en vaines dif- 
pfatès ; on ne s'occuperoit point de la chofe 
publkjne ; &: cette Aflemblée célèbre fe 
fcparereit avant qu'elle eût fongé au 
grand œuvre de là régénération du 
Royaume. 

En effet , aux Etats-Généraux , il fau- 
droit commencer par favoir comment on 
opineroit pour réfoudre la queftion préli- 
minaire , ce qui occafionneroit de gtands 
débats, & Ton doit bien préfumer que le 
Clergé Se la NobleiTe voudroient que ce 
fût par Ordre , & alors on ne pourroit 
jamais rien conclure. 

Il efl de la fagefle du Roi d'applanir tous 
les obfhcles qui pourroient mettre des 
entraves aux délibérations. S'il a pris fur 
lu: de réfoudre la queft ; on fur l'égalité, il 
doit prendre également fur lui de décider 
de quelle manière les voix fe compteront: 
ces deux queftions, à proprement parler 3 
n'en forment qu'une ; car on ne peut con- 
cevoir d'égalité parfaite dans le nombre 



5> 

des Députes , qu'autant que les voix fe 
prendront par tête Zc non par Ordre. 
Avoir prononcé l'égalité, c'en: donc avoir 
prononcé que les voix fe compteront par 
têce , puifqu'autrement l'égalité ne feroit 
que dans l'apparence , ôc non dans la 
chofe Se dans la réalité. 

Il fembleroit, par le rapport qui a pré- 
cédé le réfultat du Confeil 3 qu'on penfe 
aiïez volontiers que les voix doivent fe 
compter par tête , &: non par Ordre ; mais 
je crois appercevoir des diilinclions qu'il 
eft bien elTentiel au Tiers-Etat de ne pas 
adopter,, 6c contre lefquelles il doit être 
foigneufement en garde. C'eft pour qu'il 
agiiïe en conléquence que je vais les lui 
faire remarquer. 

Et d'abord , on infinue qu'il feroit pof- 
fible de concilier les trois Ordres dans la 
manière de compter les voix; & le moyen 
que 1 on indique feroit d'admettre les voix 
par tête, dans ce qui concerne la contri- 
bution aux Charges ; & par Ordre , pour 
tout ce qui regarde la Lcgifi.uicn. 



10 

G - le : - - i . - Concitoyens , car* 

BÛÛ pif : 

fîlbt :!.-. s Ter 

continueriez par 

-î ; .:;.•.■•: 2 .:.:.-■;; C:±*t*. Toute réforme 
tendante i votre 

: - r: , fe idée 5c ren- 

E : à-propos de q . _ - • : , ne 

concerne la. Contribution , & pa.r O 

- : -:e ii L-: : ..". - . - ;-. : Pour- 
quoi Dette refaicHoc ! Ne rom apf 
t-on aux 

de vous des facriik* tendon de 

corriger tous les abus fous k vous 

S on ne tooj appelle quepc_: e :er de 
tous des as, ce neft pas la peine que 

▼oos rous préfenriez, que vous vous ép ■ .'.. t z 
pu orre 

ii:i-: i : e :": i :'c r. c : ~ :* 1 :- . ■■ : j ? r i •■ e i :, • ' - s 
(euls 5f 5 millions fur j j - Que [eClc 



1< 
autant que vous ; &; le Gouvernement 
fera en état de faire face à fes engagement 
& d'éteindre la dette nationale. 

Si on vous appelle au contraire pour 
vous confulter fur la perfection dont notre 
Légiflation eft fufceptible , dans ce cas 
ne feroit-ce pas s'éloigner du but qu'on fe 
propofe, que de réduire vos voix à une 
contre deux du Clergé , de la Noblette 
& de la Magiftrature ? 

Ne perdez pas de vue que c'eft dans la 
réforme de notre Légiflation, dans la fnp- 
preiîion d'une foule de droits bizarres, de 
privilèges 6c de franchifes , que vous de- 
vez trouver des refTources £c un foulage- 
ment à votre misère ; que vous êtes le 
Corps de la Nation ; que les deux pre« 
miers Ordres n'en font que des Membres; 
que ces deux premiers Ordres font dans la 
difpofition de faire les plus grands efforts 
pour conferver leurs avantages ; que, 
dans le principe , vous étiez les louve- 
rains Légiflateurs , & que c'eft vous qui 
avez fait les Rois ; n'oubliez pas que les 



12 

Loix fondamentales font votre ouvrage. 
Quoi ! en matière de Légiflation, votre 
fiifFraçc n'auroit aucune efficacité ? Les 
fufFrnges du Clergé & de la NoblcfTe , que 
vous nourriffez, prévaudroient fur le vôtre? 
Amis _, ne foufrrez pas cette humiliation. 
Vous êtes des hommes; & les hommes 
font égaux. Vous avez plus de lumières 
que ces Corps orgueilleux qui vous mé- 
prifent : leur vanité èc leur infolence ne 
peuvent cacher à mes yeux leur incapacité 
dans rAdminiftration ; approchez -les: que 
vcrrcz-vous? Des automates fuperbement 
décorés , qui rendent imparfaitement les 
fons qu'un Artifte , plus ou moins intelli- 
gent , a difpofés. Semblables à ces Acteurs 
qui nous divertiffent fur les théâtres, ils 
donnent tout à la repréfentation , &: ré- 
pètent avec peine la leçon que vous leur 
avez appriie ; leurs talens ne font que des 
talens de couliiTes. Que les voix fe comp- 
tent par tete & non par Ordre ; qu'elles 
fc comptent par tête , non pas feulement, 
dans ce qui regarde la contribution, mais 



«3 

dans tout ce qui fera propofé aux Etats- 
Généraux , foit Légiflation , Toit tout au- 
tre chofe quelconque. L'égalité , dans le 
nombre des Députés 6c dans les voix, doit 
être générale , s'étendre à tout indiftinc- 
te.ment , parce que tout ce qui fera arrêté 
doit être le réfultatde la pluralité, comme 
dans les ÀfTemblées du Champ de Mars ou 
de Mairdansces AfTemblées, celui qui auroit 
ofé enfreindre la pluralité auroit été puni 
auffi-tôt de fa témérité ; tant les Francs 
étoient jaloux de fe gouverner eux-mêmes ! 
Ils pouvoient bien par déférence Iaiiïer à 
leurs Capitaines les premières places pour 
marque de leur valeur ; mais cette défé- 
rence n'alloit pas plus loin. C'étoit la ma- 
jorité des voix qui faifoit la Loi ou qui la 
rejetoit. J'infifte pour qu'il en foit de 
même aujourd'hui, fingulièrement fur ce 
qui tient à l'Adminiftration. C'eft cette 
partie qui eft la plus étendue. 

S'il eft befoin d'introduire l'économie 
dans le maniement des finances, d'empê- 
cher les ufures & les déprédations qui s'y 



5c dont les Peuples font 
victimes , il n'eft pas moins nécefTaire de 
retoucher nos Loix, 6c de les rapprocher 
de nos mœurs; de réformer les Tribunaux, 
d accorder les places de Magistrature au 
mérite 6c à la vertu ; de corriger la licence 
effrénée du Clergé , de mettre des bornes 
à Ton ambition , 6c de l'obliger à remplir 
lui-même fes devoirs ; de détruire tous 
ces reftes de la féodalité, qui font de la 
Nobleffe autant de tyrans ; de fupprimer 
les franchifes , les immunités , les privilè- 
ges qui reiïerrent l'induitrie, 6c qui arrê- 
tent Ton effor ; d'encourager l'agricul- 
ture, de ranimer le commerce; de per- 
fectionner l'éducation , de protéger les 
Arts : voilà les objets que la Légiflation 
renferme dans Ton enfemble ; &c l'on vou- 
droit que dans ce qui regarde la Légifla- 
tion, les voix fe comptaient par Ordre 6c 
non par tête? Ne feroit-ce pas fe jouer de 
légalité? Ne feroit-ce pas infulter le 
Tiers-Etat uniquement pour favorifer les 
deux autres Ordres ? Eft-ce que toutes les 



M 

parties que je viens d'indiquer ne l'inté- 
refTenc pas eiïentiellement ? Eft-ce que ce 
n'eft pas fur lui que pèfent la rigueur des 
Loix, les abus ôc les erreurs de la Juftice, 
l'exclufion des dignités £cdes grâces, l'em- 
pire du Clergé, la fierté de la NoblefTe, 
la morgue de la Magiftrature 3 le prix des 
exemptions, &. toutes les fervitudes aux- 
quelles il eft aflujetti ? 

Vous voulez régénérer le Royaume ! 
Et comment pourrez-vous exécuter votre 
projet, fi le Tiers-Etat n'a qu'une voix 
contre le Clergé, la NoblefTe 2c la Ma- 
giftrature deux. Ne voyez - vous pas que 
ceux-ci, par leur réfiftance combinée, 
feront avorter toutes vos proportions ? 
N'en avez -vous pas la preuve dans ce 
qui s'eft pafTé l'année dernière ? 

Sera-ce le Clergé qui confentira béni- 
gnement à fe dépouiller de Tes richefTes , 
&: à vivre comme les premiers Apôtres ? 

Sera-ce la NoblefTe , qui fe croit d'une 
nature fupérieure à i'efpèce humaine , 
parce qu'elle & de vieux parchemins, ÔC 



i6 
une aune de ruban qui lui encoure le 
corps , fera-ce elle qui abdiquera coûtes 
Tes prétentions ? 

Sera-ce la Magiftrature qui fe prêtera 
à la distraction des re (Torts , à de nouveaux 
Codes clairs & intelligibles , à l'abrévia- 
tion des procédures, à la réduction des 
Officiers , elle qui trouve dans l'obfcurité 
des Loix, dans les abus,& dans l'étendue 
immenfe de Tes pouvoirs , les occafions de 
fervir Tes favoris , de s'engraiiïer aux dé- 
pens des plaideurs , & de Te faire redou- 
ter dans les Provinces ? 

Non, fans doute, tous ces Corps font 
trop intéreiïes à refter tels qu'ils font , ôc 
l'intérêr eft leur grand mobile. 

Qui donc fera dans le cas d'éclairer le 
Gouvernement? Le Tiers-Etat. Le Tiers- 
Etat renferme dans fon fein des hommes 
expérimentés dans tous les genres : des 
Publiciltes , des Canoniftes , des Mili- 
taires, des Légiftes , des Financiers , des 
Négocians , des Artiftes s des Agricul- 
teurs. Les Savans , les Philofophes , les 

Orateurs, 



I? 

Orateurs , font prefque tous Tes mem- 
bres. 

Je le demande maintenant , qui pourra 
mieux faire connoître les vices de notre 
Législation , que ceux qui en font jour- 
nellement victimes ? 

Qui pourra mieux faire connoître les 
dérèglemens du Clergé & la corruption 
de fes mœurs , que ceux qui en font fcan- 
dalifés tous les jours y & qui en gémiiTent ? 

Qui pourra mieux faire connoître la 
tyrannie des droits que les Nobles fe font 
arrogés 3 que ceux qui les fupportent ? 

Qui pourra mieux faire connoître l'am- 
bition &: l'orgueil de la Magiftrature 3 que 
ceux qui ont été Se font expofés à recou- 
rir à fon miniftère ? 

Qui pourra mieux faire connoître les 
brigandages qui s'exercent dans les Tri- 
bunaux, que ceux qui en ont été témoins 
oculaires, ôc dont la fortune a été en- 
gloutie ? 

Qui pourra mieux faire connoître le 
danger de ces reflorts immenfes , que 

B 



i8 

ceux qui font obligés à des déplacemens 
ruineux ? 

Qui pourra mieux faire connoîcre l'avi- 
dité 6c les vexations des Financiers , que 
ceux qui en font fi fouvent rançonnés 6c 
dépouillés ? 

Qui pourra mieux faire connoître les 
caufes de l'engourdiiTement du Commer- 
ce , que ceux qui en font profeflion ? 

Qui pourra mieux faire connoître le 
découragement de l'Agriculture que ces 
laborieux Fermiers qui cultivent la 
terre ? 

Qui pourra enfin mieux faire connoître 
la décadence des Lettres, la routine ridi- 
cule de l'éducation , l'abfurdité de nos 
préjugés , la frivolité des Arts, que ceux 
qui, par leurs maies Ouvrages, honorent 
notre fiècle , en même-temps qu'ils en 
déplorent la légèreté 6c l'infouciance ? 

Et l'on.\;oudroit que dans tous ces ob- 
jets de difcuiïion, le Tiers-Etat n'eût qu'une 
voix , contre deux du Clergé, de la No- 
blefte 6c de la Maçiftrature ? 



19 

Je le répète , cela n'efl pas poflible ; 
l'égalité doit avoir lieu tant pour le nom- 
bre de Députés , que pour les voix ; Sg 
cette égalité de Députés &: de voix doit 
être rigoureufement obfervée aux Etats- 
Généraux pour toutes les matières îndif- 
tin&ement qui y feront traitées : malheur 
au Tiers-Etat s'il fe relâchoit fur cette 
égalité ! 

J'entends le Clergé, la Noble {Te & la 
Map-iftrature débiter dans leurs cercles : 

o 

Il convient bien au Tiers -Etat de fe 
mettre au pair de nous ! Qu'il fe reffbu- 
vienne qu'il étoit notre efclave ; que c'eft 
nous qui l'avons affranchi de la fervitude 
où il étoit ; que ce n'effc que par grâce que 
nous l'avons admis aux Etats Généraux ; 
que Tes Députés fe préfentèrent la pre- 
mière fois à genoux; que ne pouvant s'ex- 
primer eux mêmes , c'eft. nous qui vou- 
lûmes bien porter la parole pour eux. 
Nous ne fommes pas faits pour erre ré- 
formés par lui ; toute réforme ne peut erre 
opérée que de notre part; nous n'en four- 

B i 



20 

frirons jamais d'autres. L'Eglife écoutante 
n'a point d'autorité fur l'Eglife enfei- 
gnante; ce n'efl que dans une Aflemblée 
de l'Eglife enfeignante qu'elle doit être 
réfolue. La roture efr. dans la dépendance 
de la Noblefie ; c'cft à la Nobleiïe à fur- 
veiller fon aflerviflement , Se non pas à 
la roture à chercher à rompre fes chaînes. 
La roture n'en: point chargée de la cenfure 
des Magiftrats; ce font les Magiflrats au 
contraire qui peuvent l'envoyer à l'écha- 
faut, ou s'emparer de fon patrimoine quand 
elle le juge à- propos ; ce qui dépend de 
fes caprices. 

Je ne le diffimulerai pas : de pareils 
difeours excitent mon indignation , & , 
dans le moment actuel, j'ai peine à la con- 
tenir. 

Atomes avides d'honneurs, de richef- 
fes & de fang! qu'êtes -vous plus que le 
Tiers-Etat ? Je vous prends tous enfemble : 
vous naifTez comme lui dans la douleur &: 
dans la misère; votre enfance eft comme 
la fienne ; parvenus à un âge plus avancé, 



21 

©tez vos vêremens, vous êtes moins que 
lui ; car vos organes font foibles ôc débiles, 
£c les Tiens font maies de vigoureux ; 
comme lui vous êtes expofés aux intem- 
péries de l'air, aux maladies, à la mort; 
ôc lorfque vous êtes arrivés à ce dernier 
terme, que vous refte-t-il de plus ? Rien. 
Vous étiez égaux au commencement , 
vous êtes égaux à la fin ; la même terre 
couvre les uns 6c les autres. Que vous 
fert donc, dans votre court pafïage , de 
renverfer l'ordre établi par la Nature ? 
Ingrats ! en meprifant le Tiers-Etat , vous 
déchirez le fein qui vous a allaités, qui 
vous a élevés , qui vous a inftruits, ôc qui 
vous donne la pâture. 

Oui, îe fein qui vous a allaités ; vos mères 
marâtres n'ont pas le courage de remplir les 
devoirs de la maternité ; elles préfèrent s'a- 
bandonner àleursplaifîrs.SansleTiers Etat, 
vous croupiriez même dans l'ignorance. 

Mais ce n'elt-là qu'une réponfe géné- 
rale; j'en ai une plus directe à chacun des. 
Ordres en particulier 

B 3 



22 

Au Clergé : il lui fied bien d'affecter 
l'arrogance. L'Eglife eft dans l'Etat , 6c 
non pas l'Etat dans TEglife. Membre de 
l'Etat, fa vocation fe borne à la conduite 
des âmes ; les affaires temporelles lui font 
étrangères; les Francs ne l'admirent parmi 
eux que pour enfeigner la foi. Voilà le 
contrat originaire. Le Clergé n'auroit pas 
ofé alors fe mêler du gouvernement ni 
de l'adminiftration ; aufli ne voyoit-on 
pas de Prélats, ou Pafteurs, dans les pre- 
mières Affemblées ; témoin ce qui fe pafîa 
à l'occafion du vafe de Soiffons : Rémi fe 
contenta de fupplier Clovis de le lui ren- 
dre, de un foldat refufa d'optempérer à 
fa demande. 

Quand on examine par qu'elle grada- 
tion le Clergé s'eft élevé au degré de gran- 
deur où il eft. parvenu 3 &: dont il ne rou- 
git pas , on ne fait fi Ton doit plus s'éton- 
ner 3 ou de la patience de nos pères , ou 
de fa corruption. Difciple d'un divin Maî- 
tre qui ne prêchoit que la pauvreté , il 
s'annonce d'abord fous les mêmes traits i 



mais à peine a-t-il fait des profclites qu'il 
change de fentiment ; il s'infinue dans 
l'efprit des Monarques, 6c capte leur con- 
fiance ; les Monarques , encore mal a (Tu ré s 
fur leur Trône , comptent avec leur 
fecours, affermir leur autorité; illufion 
trompeufe ! Le Clergé profite de l'afcen- 
dant qu'il a pris , pour les engager à faire 
des libéralités à l'Eglife, &: pour s'emparer 
des biens des Chefs de la Nation; ceux- 
ci à leur tour tombent fur le Clergé &; 
le dépouillent ; ces deux Corps rivaux fe 
rapprochent & fe liguent ; les Chevaliers 
obtiennent des béneficescommele Clergé; 
à fur & mefure que l'un & l'antre fe for- 
tifient, la puifTance Royale diminue; ce 
font eux qui font les Rois ou qui les dé- 
pofent ; les bienfaits dont ils ont été com- 
blés augmentent leur pouvoir ; ce qu'ils 
ne tendent qu'en viager, devient hérédi- 
taire ; les Souverainetés fubalternes s'éri- 
gent ; le Clergé s'attribue les droits Pvéga- 
liens ; l'hydre féodale lève fa tête aîtière, 
ôc les PaMeurs de l'Eglife , les fucceffeurs 

B 4 



H 

de fimples pêcheurs, afferviiïent la Nation, 
au-lieu de fe facrifier pour elle , pour la 
fouit rai re au joug de la fervitude. 

C'eft ainfi que dans des fiècles barbares, 
dans les ténèbres de l'ignorance , le Clergé 
sert fabriqué les droits qu'il fait valoir au- 
jourd'hui ; c'efl trop. Je le rappelle à Ton 
premier contrat. Sa poiïeffion^uelque lon- 
gue qu'elle foit, ne peut le détruire ; elle 
n'efl que le fruit de l'ufurpacion: quand 
les Francs ont embrafTé le chriftianifme , 
ont-ils renoncé à leur liberté ? Ont-ils ac- 
cordé au Clergé la prééminence qu'il ré- 
clame ? Non , fans doute. Ils fe font en- 
gagés à pratiquer les préceptes de l'Evan- 
gile ; voilà le devoir qu'ils fe font impo- 
fé ; &: quels font ces préceptes ? Que les 
Miniftresdu Seigneur, une fois confacrés au 
fervice des Autels , ne doivent plus avoir 
rien de mondain , parce que leur royaume 
n'eft pas de ce monde ; que tous les Chré- 
tiens font frères ; qu'ils ne doivent faire aux 
autres que ce qu'ils voudroient qu'on leur 
fît. Tyrans , vous n'êtes plus de la fo- 



»5 

ciété , Se vous voulez régir la fociété ï 
vous reprochez à vos frères les fers donc 
ils ont été charges , & vous deviez au 
contraire expofer votre vie ou pour les 
défendre ou pour les aider à les rompre ! 
voyez tous vos excès. Des frères qui veu- 
lent rendre leurs frères efclaves; des frères 
qui veulent étouffer la voix de leurs 
frères; des frères qui veulent enchaîner 
le fufFrage de leurs frères. Répondez moi. 
Voudriez vous que vos frères vous traitaf- 
fent comme vous les traitez?Voudriez-vous 
qu'ils vous fifTent fubir le joug fous lequel 
ils ont gémi ? Rentrez en vous-mêmes ; 
pénétrez- vous de vos fublimes fonctions, 
& ne me parlez plus de fervitude: n'a-t-elle 
pas été rachetée ? N'en n'avez-vous pas 
reçu le prix ? Vos frères n'ont-ils pas re- 
couvré leurs droits ? Quel eu. donc votre 
aveuglement, d'entreprendre de les em- 
pêcher d'en jouir ? Le Peuple eft libre. Si, 
pendant long-temps, il n'a point fait ufage 
de fa liberté, c'eft par la violence que l'on a 
exercée contre lui : la violence n'eft point 



t 

Un titre ; on ne peut acquérir par la vio- 
lence ; tant que la violence dure, la li- 
berté fommeille, jufqu'à ce qu'enfin elle fe 
réveille avec plus d'énergie ; <k. c'eft-là oii 
nous en fommes ; le T ; ers ne craint plus 
de la perdre; il connoît Tes forces; il fait 
qu'il peut écrâfer, quand il voudra, quicon- 
que oferoit l'attaquer ; il fe retrouve à 
fon premier état. Dans fon premier état, 
îe Clergé n'étoit point admis aux délibé- 
rations de la Nation ; il ne devoit point 
être au milieu des armes; chaque Franc 
avoit fa voix ; 6c quand on eut introduit 
le Clergé , les voix fe comptèrent encore 
par tête. Prendre aujourd'hui les voix par 
tête, ce n'eft donc pas innover, c'eft en 
revenir à ce qui fe pratiquoit ancienne- 
ment ; ce n'eft que par innovation il on 
les a comptées par Ordre. 

Mais, dira-t-on, c'eft par grâce que le 
Tiers -Etat eft entré aux Etats -Généraux. 

Dites plutôt par néceiîité ; c'étoit 
pour balancer votre crédit qui contra- 
rioit perpétuellement l'autorité Royale, 



&qui la tenoit dans une efpèce Je tutelle: 
c'eft le Tiers-Etat qui l'en a fait fortir. 

Dites encore par prudence & par jufH- 
ce. Par prudence, parce que le Monarque 
trouvoit dans la fidélité & dans le, zèle du 
Tiers -Etat des difpofitions favorables à 
fesvues; au lieu qu'il n'éprouvoit de votre 
part qu'oppofition , qu'ingratitude. 

Par juft'ce, parce que les affranchi ffe- 
mens ayant placé les ferfs au rang de Ci- 
toyens, il falloir le concours des Citoyens 
pour accorder les fubfides que les circonf- 
tances exigeoient, £c approuver les Loix 
qui dévoient régler leurs conventions & 
les gouverner. 

Dites plutôt que c'eft par grâce que 
vous, Clergé, figurez aux Etats-Généraux; 
car par vingt raifons, comme Monfieur 
Pincé ( i) , on devroit vous en exclure. 

Il faudroit vous en exclure, 

Parce que vous êtes cenfés morts au 
monde. Originairement vous étiez cloîtrés; 

(i) Pcr Tonnage du Tambour Noâiurnc. 



28 

Se voilà pourquoi le cloître du Chapitr 
des Chanoines avec lefquels les Pafteurs , 
devenus Evêques,, vivoient en commun, 
exifte encore. 

Parce que vous ne devez avoir rien de 
terreftre ; & voilà pourquoi le Souverain 
Pontife , lors de fon exaltation , quitte 
fon nom pour prendre celui d'un Saint ; 
& voilà pourquoi vous ne fïgnez pas votre 
nom de famille. 

Parce que vous ne devez point vous 
occuper du temporel; Jefus-Chrifl ne s'en 
occupoit pas ; fes Apôtres ne s'en occu- 
pèrent pas non plus ; vous ne devez fon- 
ger qu'au fpi rituel ; c'eft aux Fidèles à fub- 
venir à ves befoins. Vous ne devez point 
vous défier de la Providence ; elle ne vous 
a jamais laifTé manquer. 

Parce que vous faites entre vous un 
Corps à part ; vous avez vos Aflemblées 
particulières , votre contribution eft fépa- 
rée;& de même que vous ne recevez point 
leTiers-Etat, qui eft compofé de vos frères, 
dans vos Ailemblées particuliçres,de même 



29 

leTiers-Etat ne devroit point vous recevoir 
dans les AfTemblées de la Nation ; & en 
cela il ne feroit que vous rendre la pareille. 

J'aurois encore bien d'autres raifons à 
donner; mais je crois que celles que je 
viens de déduire peuvent m'en difpenfer. 

Les Députés du Tiers-Etat fe préfentè- 
rentà genoux ? 

Que voulez - vous conclure de cette 
poflure? Que le Tiers-État étoit encore 
fous la verge féodale ? Ouvrez tous 
les procès-verbaux des Lits-de-JufHce : le 
Garde-des- Sceaux de France s'agenouille 
pour recevoir les ordres de Sa Majefté ; 
le Premier Préfident , les Préfidens , tous 
les Confeillers , mettent genoux en terre , 
avant de porter la parole , 6c ils ne fe re- 
lèvent que quand le Roi le leur a permis; 
même cérémonial pour les Gens du Par- 
quet. L'agenouillement n'efl: donc pas un 
acte de fervitude , c'efb un figne du refpecl: 
que nous avons pour nos Monarques. 

Les Députés du Tiers - Etat n'eurent 
pas le talent de s'expliquer. 



3° 

Les temps ne font plus les mêmes. Si 
alors les connoilTances éroienc renfermées 
dans la Clergie , donc on a fait Clergé , 
elles font maintenant répandues , àc les 
écoliers ont îurpafle leurs maîtres. C'efl 
l'ignorance qui a corrompu la Clergie ; 
la lumière de la Philoiophie , en épurant 
Tes mœurs , la ramènera au point d'où elle 
eft partie. 

La Clergie, dites-vous , ne le fouffrira 
pas : ce n'eft point à l'Eglife écoutante à 
corriger l'Eglife enfeignante. 

Je conviens que la Clergie doit être 
cfFenfée: on aime fes vieilles habitudes; 
il eft Ci agréable de former le premier 
Ordre d'un Royaume , lorfqu'on devroit 
être le dernier ; d'être appelé Monfei- 
gneur, lorfqu'on devroit fe nommer tout 
naturellement Pierre ou Paul; d'avoir un 
trône, loi fqu'on devroit être profterné en 
terre; d'avoir des revenus immenfes, lorf- 
qu'on devroit être dans la pauvreté ; d'avoir 
de beaux carrofles , lorfqu'on devroit être 
à pied ; d'avoir de fuperbes palais , lorf- 



3* 
qu'on rJevro'r n'avoir qu'une grotte ; d'être 
hù ] . périt- maître, lorfqu'on devroit 

n'avoir qu'une robe de laine; de fréquen- 
ter les cercles gaîans, lorfqu'on devroit 
être dans la folitude ; de s'entretenir des 
intriguesdeCour,des hifto ; res de ruelles, 
des anecdotes d'Opéra , des efpiégleries 
des AclriceSj lorfqu'on devroit être dans la 
méditation 6c dans la prière! Te conviens , 
dis-je, qu'il efl difficile, qu'il eft doulou- 
reux de changer un srenre de vie fembla> 
ble ; mais enfin quand la mefure eft 
remplie , il faut bien la vuider , fi on veut 
encore s'en fervir; 6c c'eft-là où la Clergie 
en eft. 

Qu'on life les Annales Eccléfiaitiques ; 
on verra que ce n'eft pas d'aujourd'hui que 
les Fidèles fe plaignent des défordres du 
Clergé. Ce font les défordres de Rome 
qui ont produit les Luther ëc les Calvin ; 
ce font les défordres de FEglife Gallicane 
qui provoquèrent le zèle du judicieux 
Coquile aux Etats de Blois. La réforme 
auroit été confommée dès-iors , il la 



Clergie n'avoit, par fes artifices, paré le 
coup dont elle étoit menacée. Attendre 
de la Clergie quelle fe réforme elle- 
même , c'en: renoncer à fa réforme. Com- 
bien de Conciles où il en a été queftion , 
et où elle a toujours été éludée? 

Puifque la Clergie eft fi opiniâtre , il eft 
indifpenfable que le Tiers-Etat cherche à 
vaincre fon obftination. Les remèdes ne 
font efficaces que quand la maladie laifTe 
encore entrevoir des efpérances de gué- 
rifon. 

Telle eft la fituation du Clergé. Ce n'eft 
qu'en lui retranchant tout fon fafte , 
toutes Tes fuperfluités , toutes fes immu- 
nités 6c franchifes, tout ce qui flatte l'or- 
gueil, qu'on peut lui rendre le degré de 
confidération qu'il a perdu. 

C'eft une erreur d'avancer que l'Fglife 
écoutante n'a pas de droit fur l'£glife en- 
feignante. 

Diftinguons, s'il vous plaît: que dans 
la doctrine, l'Egîife écoutante doive s'en, 
rapporter à l'Egîife enfeignante, ce feroit 

peut êtr^ 



• 
33 
peut-être une queflion; je veux bien pour 
l'amour de la paix ne pas l'agiter. 

Mais il n'en ei\ pas de même pour ce qui 
concerne le temporel ; ce n'efl que parce 
qu'on le confond avec le fpirituel qu'on 
en impofe aux igncrans. Le temporel e(l 
le bien des Fidèles ; c'efl le patrimoine des 
pauvres , il appartient à l'Etat. C'efl donc 
à l'Etat à en difpofer , 6c non pas à la 
Clergie. L'Etat ell compofé, par le Peuple, 
pour les vingt-trois 14 e ; c'eftdoncau Peu- 
ple,^ par une fuite nécefTaire, au troifième 
Ordre qui le reprcfente, à faire dans le 
temporel les réformes que les befoins de 
la Nation follicitent & demandent. 

Qu'importe au dogme que le nombre 
des Evêques & Archevêques foit de 1 18 ? 
qu'ils ayent chacun depuis un million juf- 
qu'à 200C0 liv. de revenu? 

Qu'importe de conferver à chaque Ca- 
thédrale cette foule de Chanoines dont 
le fervice de nuit ne fert qu'à réveiller les 
rivans. De quels fecours font-ils dans les 
fondrions Sacerdotales? 

C 



34 

Qu'importe cette multiplicité de Col- 
légiales qui occafionnent des rivalités avec 
les Pafteurs 6c leurs Paroifliens ? 

Qu'importent toutes ces Abbayes qui 
ne fontcjue des retraites ouvertes à. l'oifi- 
veté, 6c fouvent à la débauche ? 

Qu'importe de porter à Rome notr© 
argent pour avoir des Bulles 6c des dif- 
penfes, tandis que chaque Evêque pour- 
roit les accorder lui - même , puifque les 
Evêques font, comme le Pape, fuccefTeurs 
des Apôtres ? 

Convient - il à des Prélats qui font 
vœu d'humilité , d'être Princes , Ducs , 
Comtes , d'être hauts , moyens 6c bas- 
Jufticiers; en un mot, de jouir de tous les 
droits honorifiques qui font attaches aux 
dignités de ce bas monde ? 

Encore, s'ils faifoient un bon emploi de 
leurs richeiTes ; s'ils foulageoient la mi- 
sère, il faudroit les regarder comme des 
économes. Mais, hélas! dans des calamités, 
comme celles que nous éprouvons, les 
Pères de l'Eglife navoient rien à eux ; ils 



35 
diftribuoient tout à leurs frères; ôc fi cela 
ne fuffifoit pas, ils vendoient les vafes. 
Que le Clergé actuel eft différent ! Des 
Lettres Paftorales pour exciter les Ci- 
toyens à. faire des aumônes ; voilà leur 
follicitude. 

Je me trompe , s'écriera quelqu'un ; les 
Lettres Paftorales font précédées d'abon- 
dantes charités. Et d'où venez- vous donc? 
Appelez-vous faire des charités quand fur 
un revenu de 800 mille livres, on donnera 
50 , ou même 100 mille livres , ce qui eft 
beaucoup , 6c ce qui n'eft peut-être jamais 
arrivé? Appelez - vous fecourir les mal- 
heureux quand vous leur offrez pour ali- 
ment quatre boiiïeaux de pommes-de- 
terre, cuites dans douze voies d'eau , avec 
un quarteron de fel , &: autant de beurre ? 
Nourririez -vous vos chiens de cette ma- 
nière? Appelez-vous faire des charités de 
laiffer morfondre dans fa cour les pauvres , 
Stdeles congédier avec un fol ou deux tout 
au plus ? Je croirai aux charités des Prélats 
quand je les verrai retrancher leurs tables, 

C z 



3* 

diminuer leurs trains: jufques-la je fou- 
Rendrai que le mal d'autrui n'eft pour eux 
qu'un fonge. ' 

Je reviens à mon fujet, d'où je me fuis 
ëcarté fans le vouloir. Le Clergé eft dans 
l'Etat ; l'adminiltration de 1 Etat intérefTe 
toute la Nation ; lorfqu'elle eft alTemblée , 
c'eft pour être confultée fur tous les ob- 
jets qui feront propofés 6c mis en délibé- 
ration ; chaque Membre de l'Etat a droit 
de voter , puifque dans les anciennes Af- 
femblées Générales , c'étoit la pluralité 
des voix qui formoit la réfolution: le Peu- 
ple François a reconquis fa liberté 3 6c eft 
maintenant de ce côté-là au niveau des 
premiers Francs fes ancêtres. Donc les 
voix doivent fe compter par tête 6c non 
par Ordre , dans toutes les matières fans 
exception ni réferves, qui feront portées 
aux prochains Etats-Généraux. 

La Nobleffe. On ne conçoit pas com- 
ment les Francs , Peuple belliqueux , ja- 
loux de leur liberté , fe laifsèrent fou- 
mettre à la fervitude : ce qui eft même 



37 

étonnant, c'eft qu'on ne voit point qu'ils 
ayent éré fubjugués par la force des armes. 
Cette révolution s'opéra fans batailles ni 
combats. 

L'Hiftoire apprend bien de qu'elle ma- 
nière les Fiefs fe font introduits ; mais 
elle n'explique point par quel moyen lesr 
Propriétaires de Fiefs accoutumèrent des 
hommes libres à devenir des ferfs atta- 
chés à la glèbe, dont ilsdifpofoient comme 
de leurs troupeaux ; de même que les 
Colons d'Amérique en ufent à l'égard des 
Nègres qui font valoir leurs exploita- 
tions. 

J'ofe hafarder mes réflexions là-defTus. 
Je fais que je m'engage dans une carrière 
périlleufe ; mais quand mes efforts ne 
produiroient que de l'émulation, je croi- 
rois toujours avoir bien mérité , fi ceux 
qui viendront après moi éclairciiïent ce 
point important de notre Hiftoire. 

Je dis : fous la première race, malgré l'au- 
torité des Maires ÔC la foiblefTe des derniers 
Rois , les Francs confervèrent leur liberté 

c 3 



38 
primitive. C'était dans les AfTemblées du 
Champ de Mars, où toute la Nation étoit 
confultée , que Ton régloit les affaires de 
l'Etat. 

Les Maires profitèrent de la fainéan- 
tife des RoisMérovingienspour augmenter 
leur pouvoir; ils gratifièrent les Leudes 
ou Grands de la Nation pour les mettre 
dans leur parti; mais ils fe gardèrent bien 
d'attenter à la liberté des hommes; ils fe 
feroient rendus odieux. 

Auffi Charles Martel , qui avoit été 
généreux envers les Leudes qui s'étoient 
attachés à lui, emporta au tombeau l'ad- 
miration Se les regrets de la Nation* 

Les Leudes, après la mort de Charles 
Martel , fe rangèrent autour de Pépin fon 
fils. Pépin ambitionna de monter fur le 
Trône. 

Déjà fa capacité & fa vaillance, avoient 
fixé les yeux des François ; déjà Chjjdéric 
ne tenoic plus les rênes du Gouverne- 
ment. 

Mais les Prélats , que Charles Martel 



59 
avoir dépouillés, pou voient mettre obftacle 
à Ton projet ; il les rappela de l'exil où ils 
étoient, ôc leur rendit leurs biens: alors 
réunis 6c réconciliés avec les Leudes , ils 
lui déférèrent le titre de Roi. 

C etoit beaucoup, fans doute; ce n'étoit 
pas alTez. Il falloir le confentement de la 
Nation; tant il eft vrai qu'elle jouifloit de 
tous fes droits , & qu'ils n étoient pas con- 
centrés dans le Clergé 6c dans les Leudes! 

Pépin l'alTembla à Soifïbns ; 6c c'eft-là 
que d'une voix unanime il reçut la Cou- 
ronne , en même - temps qu'on Tota à 
Childéric, qui ne méritoit plus de la porter. 

Parvenu à la Monarchie , Pépin fongea 
à récompenfer tous ceux qui l'avoient fa- 
vorifé ; de-là les biens qu'il donna à titres 
de bénéfices aux Capitaines de Charles 
Martel, Se les bienfaits dont il combla le 
Clergé. 

Charlemagne fuccède à Pépin ; les 
chofes fe foutiennent ; mais les ravages 
desNormands commencent. 

Tant que vécut Charlemagne , la Mo- 

C 4 



4o 
narchie Françoife s'affermit; on continua 
de tenir les AfTemblées du Champ de 
Mars ou de Mai; chaque Province avoit 
de plus Tes Plaids Généraux. On diroit 
qu'on a cherché à les faire revivre par 
lecablifTement des Aflemblées Provin- 
ciales. 

C'eft fous Louis-le-Débonnaire que le 
Clergé & les Grands Officiers fortirent 
des bornes de feur devoir. La divifion qui 
fe mit entre Tes enfans, la trop fameufe 
bataille de Fontenai, leur fervit de pré- 
texte pour avilir l'autorité Royale. 

Sous ce règne , les ravages des Nor- 
mands s'étendent dans le Poitou, dans la 
Flandre ; ils viennent jufqu'à l'embou- 
chure de la Seine; Charles-le-Chauve eft 
obligé de faire bâtir le Pont de l'Arche 
pour les arrêter. 

Mais les ligues formées contre Charles- 
le-Chauve lui donnent trop d'occupation ; 
fes Troupes employées à le maintenir fur 
le Trône , laiffent le Royaume fans dé- 
fenfe ; toutes les Provinces font pillées 



4* 

& faccagées ; Se le brigandage de ces bar- 
baresdurejufqu'à Charles Kl, dit le Simple, 
qui abandonne à Raoul , leur Chef, la 
Neu/lrie en toute fouveraineté , en lai 
donnant en mariage fa fille Gizelle. 

Je ne fais que crayonner ; j'irois trop 
loin fi j'entrois dans un plus grand détail. 

C'en: dans le cours de ces incurfions , 
que les Peuples , n'étant plus foutenus 
par le Monarque , voyant leurs habita- 
tions détruites , fe rangèrent fous la ban- 
nière des Grands Officiers qui les appe- 
loient pour repouffer leur ennemi com- 
mun. 

Les troubles cefles., il éteit naturel que 
les Peuples repr'iïent leurs places ; mais 
ils avoient été dépouillés ; les Officiers 
pofTédoient à titre de bénéfices les Do- 
maines de la Couronne ; les Peuples les 
avoient aidés aies conferver ; laPuiflance 
Royale n'étoit plus qu'un fantôme; la ré- 
volution s'opère. Les Officiers rendent les 
Domaines héréditaires dans leurs familles, 
concèdent au Peuple qui s'étoic joint 



4* 
à eux, le tout ou partie de leurs Domaines; 
s'attribuent les droits de la Souveraineté; 
& voilà les Fiefs introduits , &; voilà le 
Peuple franc métamorphofé en ferfs. 

Qu'on ne s'imagine pas cependant que 
cette métamorphofé ait couvert toute la 
furface du Royaume d'efclaves. Il refta en- 
core des hommes libres, des hommes aiTez 
courageux pour ne pas fe lailTer attacher 
à la glèbe; elle ne frappa particulièrement 
que fur les Cultivateurs. Les Propriétaires , 
les Citoyens maintinrent la franchife de 
leurs perfonnes , comme de leurs pro- 
priétés. 

C'effc par cette raifon que nous diftin- 
guons encore aujourd'hui les coutumes 
allodiales & les coutumes cenfuelles ; 
dans les unes, nul Seigneur fans titre ; 
dans les autres, nulle terre fans Seigneur; 
ce qui démontre bien clairement que l'a£- 
ferviiïement ne fut pas général. 

Telle efl: l'origine & la caufe de l'érec- 
tion des Fiefs , qui a fait ces Nobles qui 



45 
affectent maintenant un dédain orgueil- 
leux pour le Tiers-Etat. 

Ufurpateurs ! vous ne vous êtes élevés 
qu'en abaiffant la majefté R.oyale , qu'en 
abufant de fes libéralités ; vous n'avez 
ravi a vos Concitoyens leur liberté , que 
parce qu'ils étoient dans la détreiïe : ce 
font eux qui ont été les inftrumens de 
votre grandeur; &. pour récompenfe, vous 
les avez chargés de fers. Ingrats ! fans eux 
les Normands vous auroient anéantis. 

Ne confondez pas , au furplus , ces 
pauvres &: laborieux habitans que vous 
avez fubjugués , avec ces généreux Ci- 
toyens qui ont réfiffcé au torrent ; ceux-ci 
marchent de pair avec vous ; vous n'avez 
point de fupériorité fur eux. 

Pour les autres, ils font rentrés dans 
leurs droits ; vous avez touché ôc reçu le 
prix de leurs afFranchiiTemens : pouvez- 
vous garder le prix ôt la chofe ? N etes- 
vous pas obligés , au contraire , de les 
faire jouir ? Voyez votre inconféquence ; 
en recouvrant leur liberté, ne font-ils pas 



44 
devenus Citoyens ? Et la plupart d'entre- 
vous,n'en fortez-vouspas? Combien pour- 
rez-vous m'en nommer dont la Nobiefle 
remonte avant Louis-le-Gros ? Ceft dans 
le Tiers-Etat que vous avez re/çu le jour ; 
& vous voudriez enchaîner le fufFrage du 
Tiers-Etat , en le réduifant à une voix 
contre deux? 

Nobles! qui que vous foyez, vous ne 
pouvez plus tirer avantage de la tyrannie 
que vous avez exercée ; il eft même incon- 
cevable que vous teniez encore un rang. 
Cefl vous qui avez porté les atteintes les 
plus funeftes à la Monarchie ; c'eft vous 
qui avez rendu l'autorité Royale nulle; 
c'eft vous qui, dans toutes les occasions, 
lui avez fait obftacle Se porté ombrage ; vo- 
tre règne eft fini , &: les hommes favent 
s apprécier; vous n'êtes que des hommes 
comme le Tiers-Etat ; & peut-être effc-ce 
vous faire trop d'honneur. Vous n'êtes 
que des membres de l'Ecat ; le Tiers eft le 
corps. Dans un Etat Monarchique, cha- 
que membre a fa voix, n'importe de qu'elle 



45 
cîafle il e(t ; fi chaque membre n'avoit 
pas fa voix ; fi les voix fe comptoient par 
Ordre & non par tête , ce ne feroit plus 
un Gouvernement Monarchique , ce fe- 
roit un Gouvernement Ariftocratique. 
Bientôt vous vous empareriez une féconde 
fois de l'autorité, &: nos Monarques ne 
feroient plus que des Monarques de pa- 
rade. La rcfiftance que vous apportez , les 
mouvemens que vous vous donnez pour 
écarter le Tiers - Etat , démafquent vos 
vues ambirieufes. O mon Roi ! voulez- 
vous tranfmettre à vos SucceiTeurs votre 
fuprême PuiiTance 3 telle que vous l'avez 
reçue de vos dorieux Ancêtres ? Voulez- 
vous la conferver vous-même? Accueillez 
le Tiers -Etat ; que fa voix balance celle 
de la NoblefTe; vos PrédécefTeurs ont 
toujours trouvé de l'avantage dans l'équi- 
libre ; fongez que c'eft la juftice. L'admi- 
niftration , comme les contributions , in- 
térefle le Peuple comme la Nobleiïe ; 
tous trouverez plus de lumières dans le 
Peuple que dans les deux autres Ordres. 



A 6 

Songez que le Peuple eonnoî t Tes forces, Se 
les bafleCTes des Nobles ; fongez que vous 
avez déjà accordé .égalité de Députés , & 
qu'il en doit erre de même des voix ; fongez 
qu'il eft réfolu à ne pas s'en départir. Pro- 
noncez. 

Les Magiflrats. Quoi ! le Peuple ne 
pourra pas les cenfurer ; il faudra qu'il 
fupporte fans murmure leurs vexations. 
Et qui donc les cenfurera ? eux-mêmes. 
De bonne foi , n'eft ce pas infulter la 
Nation entière. 

Comment ! on ne cefTe de crier contre 
les abominations du Palais ; 3c elles con- 
tinuent toujours , de vont même en 
augmentant, au-lieu de diminuer ? 

Comment ! parce qu'ils auront payé 
chacun 30 eu 40000 livres , dont ils reçoi- 
vent l'intérêt , il ne fera pas permis de 
les critiquer ? 

En vérité , je crois qu'ils font malades, 
ôc qu'ils ne fentent point leur mal. 

Mais le pauvre plaideur fent le mal qu'ils 
font ; il fait de quelle manière ils rendent 
la iuftice. 



47 

Sont-ce des appointemens à mettre y 
ou des appointemens fommaires ? Ce font 
les Secrétaires qui jugent. 

Sont-ce des infbances ? Dans une heure 
on en vilite une vingtaine, 6c chacune 
d'elles demandèrent une demi- journée 
pour être expliquée. 

Ne croyez pas qu'on iife les procès ; un 
petit apperçu à la main fuffit. On n'en 
prend pas moins cependant de bonnes 
vacations , Se des épices en proportion. 

Qu'arrive-t-il de cette précipitation ? 
Des mal entendus ; des difpofitions con- 
tradictoires; les Parties Ce plaignent; on 
fait rapporter les Arrêts ; 6c après tout , 
perfonn.e n'eft content fi ce n'eft le 
Magiftrat qui a été payé , le Secrétaire 
qui a été rafTaffié, 5c le Commis du Greffe 
qui a prefTuré le fond du fac 

MefHeurs , Mefreurs , vous avez trop 
fait des vôtres ; chacun fon tour. Le Tiers- 
Erat eft épuifé, il a befoin de Tribunaux 
à fa proximiré , afin que les frais de voyages 
n'achèvent "pas fa ruine entière. Et puis 



4 8 
vous avez condamné tant dinnoceo -, 
vous êies fî capricieux , les procédions 
font fi à craindre , un joli minois vous 
fait tant d'imprefîion > qu'il elt à propos 
d'y mettre ordre. 

Quittons le ftyle familier. Et que font 
donc les Magiflrats pour s'oppofer à ce 
que le Tiers-Etat ait égalité de Députés 
&. de voix ? 

Si je vouîois les prendre l'un après 
l'autre , je ne ferois pas embarraiTé de 
faire voir qu'à l'exception de dix ou douze , 
tout au plus , ce font des fils 8>c petits 
fils d'anoblis , de Secrétaires du Roi 3 
de Payeurs de rentes , de Financiers ; à 
peine font-ils déroturés y s'il eft permis de 
parler ainfi : le Père du prétendu Ariftide 
de notre Aréopage n'étoit qu'un Commis 
de la Compagnie des Indes ; certainement 
les membres du Tiers - Etat valent au 
moins des Nobles de cette efpèce. 

Au furplus , qu'ils relient pour ce qu'ils 

font 3 mais que le Tiers Etat participe aux 

■ Magiftratures ; c'eft le mérite & la vertu 

qu'il 



4? 
qu'il faut chercher, & non pas la fortune. 
La fortune ne donne pas les talens ; auffi , 
dans les Tribunaux, combien de Magif- 
trats qui ne le font que par la robe qu'ils 
portent ! &: voilà la caufe de ces erreurs 
fatales dont le Tiers-État eft (î foulent 
victime. Le Tiers État doit donc veiller 
par lui même à fa sûreté , à fa fortune ; 
& c'eft par cette raifon qu'il eft indifpen- 
fable, qu'il eft néce (Taire qu'il ait l'égalité 
de voix lorfqu'on propofera aux États- 
Généraux , des réformes &: des change- 
mens. 

Je crois avoir pulvérifé les trois corps 
que je combats. Le Tiers-Etat forme la 
partie la plus eflentielle de la Nation ; 
c'eft lui , à dire vrai , qui conftitue- la 
Nation ; ôc il conftitue la Nation , parce 
qu'il en forme la partie la plus nombreufe. 
Les États-Généraux ne font convoqués 
que pour connoître le vœu de la Nation, 
pour qu'elle l'exprime elle-même en pré- 
fence du Souverain comme elle l'exprimoic 
originairement dans les aflemblées du 

D 



"5Q 
champ de Mars ou de Mai. Le vœu 'du 
Tiers-Etat ne feroit exprimé qu'imparfai- 
tement , ou fon vœu n'auroit aucune 
efîicacité, aucune énergie, fi les voix de 
Tes Députés , quoiqu'à nombre égal:, n'é- 
toient comptées que pour une, ce les voix 
des Députés du Clergé ôc de la Nobîeiïe 
pour deux ; ce feroit déroger à ce qui fe 
pratîquoit autrefois; ce feroit violer cette 
loi confrâtutionnelle de la Monarchie 
qui remonte jufqu'aux temps ou les Francs 
en posèrent les fondemens. Donc les voix 
doivent être comptées par tête &:- non 
par Ordre. Le Tiers-Etat ne peut ni ne 
doit s'en relâcher ; il eCz averti.: c'en: à 
lui à fe tenir maintenant fur fes gardes. 
- Membre du Tiers-Etats , je remplirai 
l'obligation que j'ai contractée dans -un 
autre ouyrage , de feutenir (es droics. 
J'obferve foigneufement tout ce qui peuc 
tendre a les afiuiblir. 

Je remarque donc que les deux Ordres 
réunis répugnent à délibérer en commun 
avec lui. 



5* 

Qu'ils infinuent que fi cette manie re 
de délibérer éteit admife 3 on rendroit 
plus incertain leur afTentiment. 

Que le Tiers eft inconfidéré dans Tes 
prétentions ; que les premières demandes 
une fois accordées , une fuite d'autres 
pourront fe fuccéder , & nous approcher 
infenfiblernent de la démocratie. 

Que le Tiers met trop d'importance à 
fes réclamations. 

Que le Tiers ne prend aux intérêts poli- 
tiques qu'un intérêt momentané ; qu'il fe 
JafTe de la continuation des mêmes débats. 

Que les deux premiers Ordres font fans 
cejje éveillés par l'intérêt habituel qui leur 
efl propre ; qu'ils ont le temps & la volonté 
de s'unir ; qu'ils gagnent infenfiblemcnt des 
vo'.x par l'effet de leur crédit , & par Uaf- 
cendant de leur état dans le monde. 

Que le Tiers-État n'en: pas Ci nombreux 
qu'il penfe; les deux premiers Ordres 
tiennent dans leur dépendance tous ceux 
que l'ignorance ou la misère attachent 
à leur fervice. 

D i 



5* 

Qu'enfin , les deux premiers Ordres 
connoifTent mieux que le troifième la 
Cour & Tes orages , & que , s'ils le vou- 
loient , ils concerteroient avec plus de 
sûreré les démarches qui peuvent embar- 
raiïer le Miniftère, fatiguer fa confiance, 
& rendre fa force impui (Tante. 

Tiers-Etat, j'ai promis de vous éclairer; 
marchez à la clarté de mon fanal. 

Que chaque Ordre ait une chambre 
particulière pour s'affembler , pour pré- 
parer fes pétitions, pour les difcuter , j'y 
confens ; mais c'eft dans PAfTemblée 
géné r aîe , compofée des trois Ordres, que 
les réfolutions doivent erre arrêtées ; 
c'eft là où l'Orateur du T*ers-État doit 
faire tonner fa voix , &: c'eft là que par 
fon éloquence il doit faire trembler le 
Clergé 8c la Nob^effe , & les contraindre 
au (l'enre. Prenez connoiflance de tout; 
l'A Iminiftration , comme les contribu- 
tions, vous inr.'reCTent également: G on 
tentoir de détourner de vos regards quel- 
ques objets , rompez plutôt l'afTemblée ., 



53 
que de foufFrir cette humiliation. Vous 
êtes hommes ; les deux Ordres ne font pas 
plus que vous ; nous fommes tous libres. 
Ne craignez point que votre concours aux 
Etats Généraux engendre la démocratie; 
cette frayeur des deux Ordres n'efl: qu'une 
terreur panique. Jamais la Monarchie 
Françaife ne s'eft mieux foutenue ; jamais 
l'autorité Rovale n'a été plus refbecbéeoue 

i r i î 

pendant le temps qu'ont duré vos aflem- 
blées du champ de Mars ou de Mai ; ce 
n'eft qu'au moment où elles ont ceffé 
qu'elle a été éclipfée par l'empire que les 
Nobles s'arrogèrent. La démocratie , ait 
refte , feroit préférable à l'ariftociatie ; 
mais vous n'afpirez point à la démocratie; 
vous aimez le Gouvernement Monarchi- 
que ; tous vos efforts fe réunifient pour 
le conlerver , ôc pour abattre la tête de 
l'hydre ariftocratique. 

Vos prétentions n'ont rien d'inconfidéré. 
Faire rentrer chaque Ordre dans des bornes 
légitimes , rétablir l'égalité entre les enfans 
d'un même père , donner au Clerp-é des 

D 3 



54 
mœurs , à la NoblelTe de la loyauté , à la 
Magiftrature des vertus & du défintéref- 
fement , c'eft régénérer le Royaume ; 
c'eft féconder les vues bienfaifantes du 
Roi. 

Mal-à-propos on reproche au Tiers- 
Etat de mettre trop d'emportement dans 
fes réclamations. Injure gratuite. Toutes 
fes réclamations font conçues dans les 
termes les plus modérés. Ce n'eft point Ton 
emportement qu'on redoute ; ce font les 
vérités accablantes qui fortent de fa 
bouche. 

La perfévérance dont le Tiers-État a fait 
preuve depuis que les Etats-Généraux ont 
été annoncés , cara£lérife l'intérêt conf- 
tant qu'il prend aux affaires politiques. 
Loin que les débats le laiïent , ils augmen- 
tent fon attention , &" lui donnent de 
l'énergie. Le Tiers-Etat eft plus à portée 
de traiter les grandes quefhons que le 
Clergé , la Noblefle & la Magiftrature 
enfemble , qui ne peuvent pas feulement 
fe conduire eux-mêmes, Se qui, dans les 



55 
moindres chofes , font obligés d'avoir 
recours à un Confeil. 

C'elt parce que le Clergé , la Nobleiïe 
& la Magiftrature font fans ceffe éveillés 
fur leurs intérêts propres , font unis &C 
font caufe commune , peuvent gagner 
des voix par leur crédit oc leur amen- 
dant , que le Tiers- Etat doit faire con- 
tinuellement fentinelle pour obferver tous 
leurs mouvemens , àc faire avorter leurs 
pratiques fourdes 6c clandeftines ; car ce 
ne font que ces pratiques dont le Tiers- 
Etat doit fe défier ; face à face, ils ne 
ioutiendront pas l'abordage. 

En vain le Clergé y la Noblefle Se la 
Magiftrature fe flattent de corrompre des 
membres du Tiers-Etat : j'ofe efpérer qu'il 
ne s'en trouvera point d'affez lâche pour 
fe rendre coupable de haute trahifon. Les 
deux premiers Ordres font d'ailleurs trop 
avares, trop hautains pour que perfonne 
s'attache à eux. Le Tiers -Etat d'ailleurs 
retrouveroitdans de braves Gentilhommes 
de quoi réparer cette perte. Le Languedoc 
en donne l'exemple. 



5<5 

• Si le Clergé Se les Nobles connoiffent 
la Cour & Tes orages , le Tiers - Etat 
connoît fes droits , 6c c'en en: afTez 
pour lui. Ce font les intrigues des deux 
Ordres , leur ambition , leur cupidité 
démefurée , leurs déprédations , qui oc- 
casionnent les orages ; c'eft parce que le 
Clergé &: les Nobles les connoifïent * 
que la préfence du Tiers Etat devient 
néce flaire pour les difliper; elle fera fuc* 
céder le caïme à la tempête. C'eft lui qui 
relèvera la Majefté Royale qu'on s'efforce 
à rendre nulle ; c'eft lui qui foutiendra le 
zèle de notre Miniftre populaire , & rendra 
fans effet les embûches qu'on lui tend ; 
c'eft lui qui encouragera fa confiance &C 
la fera triompher des vaines clameurs ; 
c'eft lui } enfin , qui réparera tous les dé- 
fordres , ôc qui , par fes fages mefures , 
empêchera qu'ils ne renaiffent. 

Il va arriver, ce beau jour où le Tiers- 
Etat parlera à fon Souverain. Ah ! fi 
ma timide voix pouvoit aller jufqu'à lui ; 
s'il entendoit mes accens , je lui dirois: 

v Sire , 



57 
« Sire, Nos malheurs ne font point Totre 
ouvrage ; ils ont une, ancienne origine ; 
vous avez fait tout ce qui dépendoit de 
vous pour foulager notre misère ; le 
fafte qui environ noir le Trône n'a pas 
été pour vous un facrifice ; fi vous n'aviez 
pas été contrarié , nous jouirions en paix 
de la douceur de votre Gouvernement ; 
ce font le Clergé , la Nobleiïe 6c la Magis- 
trature conjurés enfemble, qui ont fonné 
l'alarme , porté le trouble dans votre mai- 
Ton augufte , & la défolation dans votre 
cœur paternel ; vous ne recevez aujour- 
d'hui de confolation que du Tiers-Etat ; 
c'eft lui qui s'emprefïj de féconder vos 
vues patriotiques ; c'eft lui qui s'oppofe 
avec couraçe aux entreprifes téméraires 
des ennemis de votre autorité : ne récom- 
penferez vous pas fon zèle , fa fidélité ? 
Àccorc'erez-vous toujours votre confiance 
à des Ordres qui en abufent, comme ils 
abufent de vos bienfaits ? Voyez , Sire , 
le danger du crédit qu'ils fe font acquis. 
Ils arrêtent vos réfolutions ; ils vous 



5* 

fuggèrerit leurs volontés , ce font eux 
qui placent $£ déplacent les 'Ll'niftres ; 
tous les honneurs , tous les bémriccs font 
comme leur patrimoine; encore, Sire, 
il leur avidité en étoit rafTafiée, s'ils rem- 
pîiiTbient avec intelligence les poftes qu'ils 
occupent, peut-être faudroit il les exen- 
fer; mais nos défaftres font le fruit de 
leur inaptitude ; ils ont un amour de'for- 
donné pour les rîcheiTes : de-là les pen- 
sons qu'ils furprennent ; delà les dépré- 
dations qu'ils commettent; les revenus 
de votre Mafefté iroient à des milliards 
qu'ils ne feroient pas fuffifans pour appaifer 
leur foif. Tant que le Clergé, la NoblefTe 
& la Magiilrature tiendront en quelque 
forte le gouvernail , vos peuples feront 
vexés ; on vous cachera leur fituation ; 
on étouffera leurs plaintes. Comment 
l'amour de la Patrie pourroit-il enflammer 
Jeurs cœurs, quand on éteint en eux toute 
émulation? La dernière ordonnance mili- 
taire qui les écarte des gtades , qui ote à des 
Citoyens eftimables l'efpoir de s'avancer 



par 'leur valeur , n'eft-elle pas -de nature 
à jeter le découragement, &.'• k dégrader 
les âmes ? Souvenez- vous 3 Sire , que, de 
fîmples Soldats , Lefdigiii^res devint Con- 
nétable, & Chevert Lieutenant General; 
de (Impies Matelots , Dugué-Trouin &C 
Jcan-Bart parvinrent à commander vos 
armées navales ; votre Majefté n'a jamais 
été mieux fervie , &c Tes armées plus vîc- 
torieufes que lorfqu'elle s'en: repefée fur 
des membres du Tiers Etat ; appelez , 
Sire , à l'adminiflration ces hommes labo- 
rieux & confommés qui opèrent par eux- 
mêmes ; que ce Toit le mérite qui ob- 
tienne la préférence; n'écoutez plus, Sire, 
le Clergé & la NoblefTe : il ne perceroit 
jamais ; ils ont trop d'intérêt de le dérober 
à vos veux ; c'eft dans le Tiers-Etat, Sire, 
que vous trouverez le vrai mérite, parce 
que le vrai mérite efl modeile. Songez , 
Sire, que le Tiers Etat a dans tous les 
temps favorifé la Monarchie ; que le 
Clergé & la NoblefTe, au contraire, ont 
fait, & font maintenant tout leur pofEble 



€0 

pour la renverfer 6c la détruire ; pour 
élever fur Tes ruines une ariftocratie ». 

F I N.